En 24 h la lecture de 76 000 noms est impossible, alors le train [1] passe tous les deux ans.

Cette année c’est le tour des numéros 44 à 84 [2].

Wagon d'Auschwitz

Les préparatifs

Une fois inscrits à la demande de lecture, à partir d’un convoi particulier demandé, ou pas, tout commence par la réception d’une enveloppe, contenant une partie de la liste complète, qui inclut les noms choisis.
Si plusieurs personnes veulent lire dans une même partie de liste, il y a un-e lecteur-rice principal-e, et les autres lisent les noms de leurs proches.

Là, on s’entraîne. Parfois c’est facile, mais on achoppe sur des noms à consonance compliquée pour nous. Alors une feuille nous guide : « J se prononce comme ye », « W comme v (jamais à l’anglaise en oue) », etc. Pour les prénoms aussi c’est compliqué, « Chana se prononce ’hana ». Et quand on ne peut plus, alors un téléphone est mis à notre disposition, au bout de la ligne un spécialiste qui nous aide. Et puis, en dernier recours, une répétition est possible avant le passage du train, en arrivant en avance.

Il y a les enfants, dont on donne l’âge.
Il y a aussi le cas de plusieurs déporté-e-s du même train, qui ont le même nom et le même prénom. Alors on dit leur lieu de naissance.

Prononcer correctement les prénoms et noms de ces dizaines de milliers de morts sans sépulture c’est une marque de respect, un note de leur existence, il ne reste plus que ça d’eux.

Notre duo familial s’est réparti la lecture : les mineurs et la famille à ma fille, les autres à moi.
On a personnalisé nos feuilles : consciencieusement surlignées, en rose pour ma fille, en jaune pour moi. Et pour la famille on ajoute le lien de parenté : mon arrière-grand-mère, mon arrière-grand-père, ma grand-tante...

Mais la préparation n’est pas triste, elle est factuelle. Elle peut même être drôle.
En lisant nos listes, et les conseils de prononciation qui les accompagnent, on s’esclaffe, sincèrement : « Ah que j’envie ceux qui ont les listes des Cohen ou des Lévy ! ».

Ma fille jetant un œil distrait à la liste de noms par dessus mon épaule remarque « mais c’est les mêmes que la dernière... ». Elle s’arrête, on éclate de rire. Le décalage entre l’action, la lecture, sa préparation, et ce que vraiment cela représente est là bien matérialisé, bétonné.

Le Mur des noms, Mémorial de la Shoah

Tant qu’on n’y est pas, c’est une action future, ce sont des noms à lire, c’est un emploi du temps à programmer [3], une organisation comme pour n’importe quelle activité en quelque sorte.

Un moment surréaliste

Il y a deux ans, c’était le 70e anniversaire du convoi 55, du premier de nos trains, 1018 déportés, parmi lesquels mes grands-parents. La lecture, coïncidence, commençait par ce convoi 55.

Le carré des premiers lecteurs des noms était à droite en regardant l’estrade, notre nom sur la chaise attribuée.

Personnellement, c’est là que mon cœur a commencé à se contracter, ma cage thoracique à rétrécir, la respiration difficile.

On s’est assises et c’est un spectacle surréaliste auquel nous avons assisté.
il y avait la crème, des politiques, des gens connus.

Des journalistes, des flashs, des interpellations.

On était là, les lecteurs du convoi 55, assis, regardant les huiles se congratuler, les journalistes interpeller, j’avais une envie irrésistible de lever le doigt pour dire : « Désolés de vous déranger, on est juste là pour dire le nom de nos proches morts, et de leurs compagnons d’infortune du même train. » Tout le contraste entre le quotidien et le solennel de la cérémonie.

Puis, comme tous les ans, a débuté la cérémonie, avec témoignage d’anciens déportés, avant la lecture des noms du premier convoi du jour, par des personnalités politiques, diplomatiques, religieuses, communautaires de toutes confessions.

C’est MON train, je roule vers Auschwitz

Arrivées au Mémorial de la Shoah, au moins une demi-heure avant la lecture du convoi, on montre patte blanche, passe dans les détecteurs, puis nous cheminons d’un pas plus ou moins sûr entre les immenses stèles qui égrènent les noms des assassinés de France, ceux-là même qui sont lus.
Dès 19 h les trains ont démarré, le temps s’est arrêté.

[encadre]

Pendant que nous nous faisons connaître à la table d’organisation, nous entendons les convois précédents distiller leurs noms. Lentement, mais pas trop. Des sanglots, des pleurs, de l’estrade, du public.

On n’est pas en retard ? Il y a du retard ? On s’informe.
Mais on y est. On attend notre train, c’est inéluctable, il va passer, il va passer, on l’attend, notre heure va arriver, elle s’approche, plus que tant de minutes, c’est bientôt, c’est là...

Auschwitz

Et on se prend à rêver qu’un miracle va arrêter ces trains, qu’on ne va rien lire du tout, qu’on va rentrer chez nous, joyeuses et sautillantes, dans la nuit fraîche et revigorante.

Mais la réalité est là, on serre nos feuilles, on a peur, on monte sur l’estrade et on lit pendant un temps si court, si interminable.


Ecoutez les noms devant votre ordinateur

Pour la première fois cette année la lecture des noms sera intégralement filmée et diffusée en direct.

[2Le dernier convoi est parti le 15 août 1944.

[3Cette année, nos trains passent vers 2 et 4 heures.

Voir en ligne : Sur le site de Politis