Et me voilà devant un cours sobrement intitulé Comment bricoler sans son homme.

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Comment bricoler sans son homme ?

Je ne m’étais, en presque 60 ans de bricolage, jamais posé la question. Question qu’on se pose d’autant moins que son compagnon ne sait pas faire la différence entre un marteau et un tournevis.

Du coup, mon sang n’a fait qu’un tour !
Intitulé d’un machisme de beauf de l’époque des (belles) années 1970.

Je poste donc un tweet :

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Tweet initial du 16 février 2015
"#sexismeordinaire Et pourtant 73% des femmes aiment bricoler http://www.leroymerlin.fr/v3/p/services/cours-bricolage/comment-bricoler-sans-son-homme-e1400662706 … MONSIEUR @leroymerlinfr #LeroyMerlin"

S’ensuivent des échanges entre la société et moi, tout d’abord, puis entrent dans la danse d’autres internautes, l’exaspération s’amplifie.

Les femmes rabaissées face à la technique... mais pas que

Ayant moi-même créé le premier – et dernier ? - cours d’« Informatique pour femmes », en 1986, j’ai, évidemment, cru percevoir l’idée qui pouvait, éventuellement, être derrière cette lamentable façon de présenter un cours... réservé aux femmes ? Même pas, Leroy-Merlin a indiqué dans un autre tweet que ce cours était ouvert à tous.

Les femmes, toujours rabaissées dans tous les domaines, et tout particulièrement en technique, ont peur de parler, de poser des questions, d’avoir « l’air bête ». Expérience généralisée vécue par toutes. L’interlocuteur lève les yeux au ciel, hausse les épaules et montre des signes d’exaspération, dans le meilleur des cas. Autrement, les réflexions fusent, sur la bêtise des femmes, les blondes et toute une kyrielle de présupposés.

Bref, une femme parlera moins ou pas, aura peur de poser des questions. Ce n’est pas vrai que pour la technique, mais pour toutes les interventions en public.

L’Assemblée nationale et le Sénat donnent régulièrement des exemples au plus haut niveau de ce mépris absolu de la moitié de l’humanité quand elle veut s’exprimer, exprimer son point de vue, exprimer son vécu.

Toute ma vie j’ai vécu ça, étant, depuis toujours, plus attirée par la technique, la technologie et les machines [1] que par les être humains.

J’ai en tête, au XXIe siècle, alors que je cherchais une voiture, et que je posais toutes sortes de questions sur le véhicule, l’image du vendeur répondant systématiquement à mon accompagnateur. Lequel ne sait pas la différence entre un cardan et une roue de secours, et qui ne pipait pas un mot, pas un seul.
C’était hallucinant cette fixation du vendeur sur les yeux de l’homme pour répondre à des questions posées par la femme.
Hallucinant de voir les neurones de ce vendeur interpréter la partie réelle de la situation, ce qu’il voyait de ses yeux : une femme qui posait des questions techniques ; et la transformer en réponse issue de l’éducation : l’homme était le seul habilité à recevoir les réponses aux questions techniques.

Leroy-Merlin est dans la même situation. les échanges montrent que, non, ils ne comprennent pas où est le sexisme.
Qui, pour le coup, est vraiment ordinaire, c’en est même la définition.
Le sexisme ordinaire c’est quand le sexisme saute aux yeux mais que les protagonistes ne voient pas où est le problème.

Comment bricoler sans son homme ? comporte essentiellement deux prérequis.
D’abord c’est un problème de bricoler sans son homme. Sans contexte ni explication, il est clair que si une paire de couilles n’est pas présente, bricoler n’est pas possible, sans apprendre.
La question présentée pour ce cours n’est pas d’apprendre à bricoler, comme on peut le faire pour toute chose. Elle n’est pas destinée à un public qui veut apprendre.

Les hommes auraient une qualité intrinsèque donnée par le gène Y qui leur permettrait de bricoler.
Voilà ce que signifie cette phrase.

Pour savoir si une phrase est sexiste, il y a une manière simplissime et imparable : inversez-les sexes.
Leroy-Merlin a-t-il un cours Comment bricoler sans sa femme ? Ah, ah, tout le monde est mort de rire à cet intitulé !
L’intitulé d’origine est donc sexiste.
Pourquoi cette phrase fait-elle rire ? Parce qu’un homme il sait bricoler, il n’a pas besoin de sa femme ! LOL.
Donc, une femme ne sait pas, a priori, bricoler sans un homme.
C’est ce qu’on nous a mis dans la tête.

Autre technique pour voir si un texte est sexiste, changer l’objet, quand c’est possible. Verriez-vous un cours : Comment broder sans son homme ? Ah, ah, tout le monde est mort de rire à cet intitulé !
L’intitulé d’origine est donc sexiste.
Pourquoi cette phrase fait-elle rire ? Parce qu’un homme ne peut pas savoir broder, ce n’est pas un loisir d’homme ! LOL.
Donc, un homme ne sait pas, a priori, broder.
C’est ce qu’on nous a mis dans la tête.

Ensuite, la deuxième partie sexiste, plus fine, se joue dans les mots : « son homme ». Fleure bon la chanson à texte. Ça vous évoque quoi « mon homme » ? Mistinguett « mon homme » c’est mon tout-puissant, mon maître.
Revenons à la source de la mémoire collective qu’évoque l’expression mon homme (interprétation de 1938).


I’m’fout des coups
I’m’prend mes sous
Je suis à bout
Mais malgré tout
[...] j’en suis marteau
Je n’suis qu’une femme
La femm’ à vrai dir’
N’est faite que pour souffrir
Par les hommes
[...] Quand y’m’dit viens
[...] J’suis comme un chien

Que les petites filles se le disent bien, c’est ça un homme, c’est ça « son » homme !
Et que les hommes se le disent bien aussi, d’ailleurs. C’est à ça qu’ils doivent ressembler...

Comment s’enfoncer dans le sexisme ordinaire

Ni une, ni deux, préoccupés de leur image et des bad buzz sur les réseaux sociaux, comme le répètent les agences de communication, Leroy-Merlin semble faire le dos rond.

Sur Twitter « visiblement, l’intitulé du cours pose problème. N’hésitez pas à nous soumettre une idée pour le remplacer. »
Et répondent à une très humoristique intervention sur leur page facebook.

Et c’est là que, loin de parler de technique de langage – une erreur d’intitulé – on confirme que le sexisme ordinaire du milieu bricoleur est tellement ancré que ça empire !

- Nous regrettons très sincèrement que notre démarche soit incomprise à cause de cet intitulé qui est en cours de modification.
Vous allez donc nous expliquer votre démarche, comme je viens de le faire plus haut concernant les cours d’informatique pour femmes ?

- Évidemment, notre volonté est de promouvoir la construction, le bricolage, la décoration, le jardinage (...) pour toutes et tous.
Évidemment, plus il y a de porte-monnaies – le sexe ne compte pas – plus ça nous intéresse ?

- Or, nous constatons que de trop nombreuses femmes se mettent d’elles-mêmes des barrières dans leur pratique et notre conviction profonde est qu’il s’agit avant tout d’un manque de formation plutôt que d’un manque de capacités.
Et bien non. Selon un sondage IFOP de 2006, 95% des femmes bricolent ! Devant les faits, Leroy-Merlin ne peut que nous opposer des arguments des années 1970 : les fantasmes neuroniques face à la réalité.

- D’où l’intérêt de proposer des cours à destination des femmes (même s’ils sont ouverts à tous) qui remportent un vrai succès.
Alors, donc, quel est l’intérêt de proposer des cours pour femmes, avec un argument com’ bien huilé, s’il peut y avoir des hommes ?
AUCUN ! Le seul intérêt d’un cours réservé aux femmes c’est de ne pas y avoir d’hommes. Il suffit d’un seul homme, dans un cours, dans une assistance, dans une réunion, pour qu’il bloque. Maintes fois prouvé, c’est ce qui avait provoqué, dans les années 1970, la naissance de toutes sortes de réunions interdites aux hommes.
Si l’on comprend bien le poids sociétal qui pèse sur la compétence des femmes, à commencer par la parole, sur la pression qui implique le manque de confiance en soi, de culot pour poser des questions, pour donner son avis, si l’on comprend cette situation et qu’on décide de créer un espace réservé aux femmes, alors on interdit les hommes.

Mais attention. Il faut que le but soit l’émancipation, l’autonomie, la confiance en soi des femmes.
Certains s’emparent des concepts féministes et libertaires pour les détourner et créer des lieux féminins, pour les isoler encore plus dans les tâches et les rôles qui leur sont attribués.
Il faut être vigilant, mais avec cette grille de lecture, on peut rapidement distinguer l’original du détourné.

- Effectivement, nous avons reçu plusieurs messages pointant le fait que l’intitulé est problématique. Je le répète, celui-ci va être modifié sur notre site et la consigne va être transmise à tous les magasins qui proposent ce cours.
Mais non, ce n’est pas seulement l’intitulé qui est mauvais, c’est l’esprit même qu’il y a derrière cet intitulé !

- Nous vous prions de nous excuser si ce titre a pu vous blesser. Encore une fois, notre démarche vise justement l’exact inverse des réactions qu’elle provoque.
Le bouquet final ! « Nous blesser » ! Ce ne serait donc que de l’émotion ? Nous serions « blessées » de cet intitulé. Ah, les femmes sont si sensibles.
Nous ne sommes pas blessées mais révoltées que vous pensiez de cette manière. Blessée, c’est être recluse, triste, renfermée sur soi-même. Bien au contraire, nous sommes scandalisées, nous le disons, nous revendiquons.
La question n’est pas l’émotion, mais votre vision des femmes, de ce qu’elles pensent et de la manière dont vous voyez leur situation, et donc pensez la « résoudre ». Vous êtes si ancrés dans vos images sexistes, contraires à la réalité (en presque 10 ans, on a bien dû monter à 98% des femmes qui bricolent, non ?) !
Une fois de plus, vous prouvez que vous tenez les femmes en inférieures, et non pas en égales. C’est tout le problème.
Donc, ne vous excusez pas, changez de vision, et éduquez vos enfants, filles et garçons, autrement en ce qui concerne la manière de leur parler et de parler des autres.
Ce sera déjà énorme !

Un nouvel intitulé, toujours la même vision des femmes

Mais la communication n’est que changer l’image, pas le fond.
Et c’est comme ça qu’on a droit à un nouveau superbe intitulé, Comment devenir une bricoleuse !
À combien s’y sont-ils mis, avec qui, en demandant à qui, pour pondre un nouveau slogan, toujours aussi sexiste, toujours aussi loin de la réalité (toutes les femmes sont déjà bricoleuses) mais avec une apparence qui leur paraît, à eux, plus acceptable ?

Quelle différence entre un bricoleur et une bricoleuse ?

Il faut noter qu’il existe chez Leroy-Merlin un cours pour débuter le bricolage. Comment réaliser les gestes de base du bricolage ?.

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Comment réaliser les gestes de base du bricolage
Un titre de cours très sérieux... pour les hommes bien sûr.

Quelle différence avec Comment devenir une bricoleuse ?

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"Comment devenir une bricoleuse"
Nouveau titre, pas de chance, encore raté !

Ce n’est pas le jeu des 7 erreurs, il n’y a aucune différence.
Ah, si, pour les cours bricoleuse, la main en gros plan devant est celle d’un homme !
Une preuve de plus du sexisme et de l’incompréhension des initiateurs à comprendre ce qu’est un cours pour femmes, à but d’émancipation, d’autonomie, de confiance en soi.
Si c’est un homme qui apprend aux femmes, alors le schéma est le même, l’homme sait, la femme apprend de l’homme. Elle ne posera pas plus de questions, ne sera pas plus confiante.

L’impératif quand on crée un cours destiné à l’autonomie des femmes est qu’il soit donné par des femmes !
Lors d’une formation pilote, pour femmes, à la fabrication de site web avec le logiciel SPIP donnée à Porto Alegre (Brésil), j’ai pu voir, de manière évidente, verbalisée, que si c’est une femme qui enseigne, les femmes s’y identifient « si elle peut le faire pourquoi pas nous ? » et les femmes osent plus facilement poser des questions « quand c’est un homme, je n’ose pas demander ».
Si le but était d’autonomiser les femmes, Leroy-Merlin aurait choisi des enseignantes femmes.
D’ailleurs, si les femmes étaient les égales des hommes en matière de bricolage, on verrait plus de vendeuses dans leurs magasins, surtout dans les rayons hard (techniques).

Et les hommes dans tout ça ?

Évidemment, les hommes sont touchés par le sexisme, ils doivent répondre à l’injonction générale de qualités Y qu’ils n’ont pas – puisqu’elles n’existent pas.
Ils doivent courir après des qualités qu’ils n’ont pas envie d’avoir, ils doivent être un autre que ce qu’ils sont.
Et assumer les lazzis des autres hommes, des vrais, eux. Souvent homophobes les injures : un homme qui n’est pas affublé des compétences fantasmées pour eux est une « tapette » [2].

Une seule conclusion : les hommes, qui naturellement, eux, ne devraient pas avoir besoin de leur femme pour bricoler, selon Leroy-Merlin, mais qui ne sont que des êtres humains et ont donc besoin de cours, n’ont d’autre choix que de dire :

« Ne dites pas à ma femme que je prends des cours de bricolage, elle croit que je suis un homme ».


Boîte à outils, boîte à outils...

Logo Mihai Dragomirescu, sous licence CC.
Parce que le rose évoque irrésistiblement les femmes, et que le ridicule ne tue pas, aucun homme n’oserait bricoler avec une telle boîte à outils...

Ce titre est un hommage à Georges Brassens, Le bricoleur, chanson immortalisée par Patachou.

[1Ainsi que les animaux.

[2Je développerai une autre fois le lien entre sexisme et injures homophobes, distinctes pour les hommes et les femmes.

Voir en ligne : Sur le site de Politis