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Risque et Société - Perline



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Risque et Société

Avril 2002 2002

Compte-rendu du colloque Risque et Société organisé les 18, 19 et 20 octobre 1998 à la cité des Sciences et de l’Industrie de Paris.

Le fait que le colloque fut organisé sous l’égide de l’Académie des Sciences, par le Haut Comité du Centenaire de la Découverte de la Radioactivité en partenariat avec la Cité des Sciences et de l’Industrie de Paris, qu’il fut également placé « sous le haut patronage de Claude Allègre, Ministre de l’Education Nationale, de la Recherche et de la Technologie » pouvait donner à penser, ou du moins présager une certaine orientation en direction des sciences dites « exactes » ou « dures », dans les termes d’une approche quantitative et probabiliste de la notion de risque. Or, le document de présentation de la programmation des communications laissait entendre que la notion de risque y serait abordée d’un double point de vue au moins, que nous pourrions résumer respectivement par l’approche qualitative et l’approche quantitative, notamment lorsque celle-ci est posée, comme le titre le laissait entendre, en regard de « la société ». La large part faite aux représentants des disciplines non affiliées aux sciences dures - philosophie, sociologie, économie, droit - avait suffit à attirer l’attention des chercheurs du Laboratoire d’Analyse Sociologique et Anthropologique de l’Université de Caen, leur laissant espérer que les propos et débats qui s’y tiendraient ne se réduiraient pas à la seule perspective d’une meilleure gestion des risques, mais poseraient également la question de leur résurgence dans les sociétés technoscientifiques ainsi que celles de leur construction et production sociales. Mais si la volonté de mieux comprendre comment se construisent les représentations sociales des risques constituait l’un des objectifs affichés du colloque, ses organisateurs avaient au préalable pris soin de régler - un peu rapidement selon nous - cette question de leur résurgence (ou de leur prolifération) en considérant d’emblée le sentiment général d’une montée des périls auquel nous assistons comme le résultat d’une médiatisation excessive autour de certains risques (en particulier nucléaires), ou encore de l’« imaginaire » et de la subjectivité du « public ». Et ceux-là même qui ont contribué au succès et à l’« inflation » du concept de risque, pour reprendre l’expression de D. Duclos [1], s’inquiètent désormais de ce que celui-ci leur échappe, sans voir là pour autant une limite à leur prétention d’objectivation totale du risque ainsi qu’au processus, critiqué par ailleurs, de colonisation du monde vécu par la rationalité instrumentale. Ainsi les appréhensions, les craintes, la surestimation des risques et leur perception exacerbée doivent être prises en compte, analysées, comprises, sans toutefois que l’on ait auparavant pris acte de ce que la réalité (objective) est tout autre : les dangers effectivement encourus ne justifient pas ce sentiment de vulnérabilité croissante, encore que la portée générale de cette affirmation soit limitée aux dangers d’ordre sanitaire.

Il n’est pas question de procéder ici à un commentaire critique des communications entendues lors de ces trois journées, mais simplement de pointer quelques uns des risques liés aux contributions attendues de la part des spécialistes des sciences humaines par rapport aux questions « des nouveaux principes d’action et des nouvelles manières d’envisager le débat public autour des risques ». Si cette formulation n’autorise pas d’inquiétude a priori, les propos de certains intervenants laissent penser que ce dont il est question en définitive, c’est bien plutôt de l’adaptation de la population à la société à risques, adaptation que les sociologues, entre autres, sont invités à faciliter. Et si tel est effectivement le cas, et qu’on n’y prend pas garde, alors cette manifestation pourrait constituer, pour des raisons que nous allons évoquer, un lieu de production et de reproduction de la société à risques, c’est-à-dire d’une plus grande vulnérabilité des hommes, des milieux et des régimes démocratiques.

L’irrationalité de la population

La légitimation des sciences dites exactes, dont le fondement repose non seulement sur l’observation mais sur la possibilité de l’expérimentation, produit en permanence des normes et des modèles de la rationalité des comportements individuels et collectifs. Ainsi, tout savoir, toute connaissance ou toute pratique ne s’accordant pas, pour faire face au risque technologique, au point de vue de la rationalité instrumentale et de la logique formelle ou ne mobilisant pas une culture scientifique pour rendre compte de la réalité, est systématiquement relégué au vaste cimetière de l’irrationalité : les savoirs sociaux relèvent de la « croyance », les constructions symboliques ou de rites de protection sont obscurantistes, et la peur, dont on ne voit pas le fondement, est irrationnelle et paralysante. Pour autant, les discours qui mobilisent ce type d’argumentation se gardent bien désormais d’évoquer l’« irrationalité » des populations, même s’il n’est question que de cela. Aussi le terme finit-il par subir le même sort que celui réservé à la notion de « radiophobie » mobilisée dans le contexte post-catastrophique de Tchernobyl, leur utilisation étant « de nature à s’aliéner encore davantage le public » [2]. Toutefois, l’euphémisation des propos et les précautions prises par les tenants de cette approche objectiviste ne changent rien quant aux présupposés qui les animent et qui furent évoqués par la voix de C. Gilbert [3] lors de la dernière session.

Le mythe de la communication

Cet étayage repose sur la structure ancienne, c’était là le projet des Lumières, qui oppose et hiérarchise les savoirs sociaux jugés irrationnels d’une part, et la connaissance scientifique de l’autre. Ainsi pense-t-on pouvoir résorber - refouler - l’émergence de réactions individuelles ou collectives face au sentiment de montée des périls en apportant une connaissance objective et rassurante de la situation, sous la forme « prête à saisir » de l’information, ce qui conduit à penser que si les français ont peur des nouvelles technologies, c’est qu’ils n’en savent pas assez. L’échec récent de la politique de communication initiée par la Cogéma en direction des riverains des installations, et en particulier dans le nord-Cotentin, aurait pourtant dû alerter les pouvoirs publics sur la perte de confiance de ces derniers à l’égard des discours officiels. Mais la communication, entrevue comme la seule solution au problème par de nombreux intervenants, semble aujourd’hui exercer sur de nombreux esprits scientifiques une fascination comparable à celle qu’a pu engendrer le développement industriel des forces productives depuis un demi-siècle, au prix d’un aveuglement obstiné face aux conséquences qu’il a engendrées. On a ainsi pu entendre un ancien Inspecteur Général pour la Sûreté nucléaire regretter que l’information soit « brouillée », « polluée » par des contre-informations...

Le déni du risque

Dès lors, une même rhétorique de la banalisation semble se dégager des stratégies discursives destinées à minimiser les conséquences, et les risques, liés au productivisme, qu’il soit agricole ou énergétique. Ainsi, A. Rico qui occupe les plus hautes responsabilités en matière de contrôle vétérinaire en France, inaugurant l’atelier risques alimentaires par un tautologique « si le risque alimentaire existe, c’est parce que le risque nul n’existe pas », tentait ensuite d’expliquer que « les produits naturels ne sont pas inoffensifs pour autant ». On pouvait comprendre que, si les produits chimiques sont dangereux, les produits naturels le sont tout autant, ce qui constitue le symétrique de la proposition : « le nucléaire c’est naturel » (sous-entendu : donc il n’y a pas lieu d’en avoir peur). Espérant dissimuler la réalité d’une division sociale du risque alimentaire liée aux moyens dont les groupes sociaux disposent pour s’en prémunir (bien que la crise de la vache folle ait révélé, dans un premier temps au moins, un partage équitable de la vulnérabilité alimentaire), il recourut à l’artefact de la moyenne, méthode éprouvée pour masquer les disparités : « 0,1% de l’alimentation est synthétique et 99,9% est naturelle  » - on a déjà oublié au passage que le naturel est aussi dangereux. Nous eûmes droit, ensuite, à un « défilé » des stratégies usuelles auxquelles nous ont déjà habitués les représentants du lobby nucléaire : l’effet de seuil et son corollaire, l’innocuité des faibles doses, la « naturalisation » du danger faisant référence au fait que « les défenses du corps sont chimiques », pour finir en apothéose par l’idée selon laquelle les aliments véritablement dangereux sont les produits... de l’agriculture biologique ! Ceux-ci manquent en effet, selon A. Rico, de contrôles sanitaires (aucun chiffre à l’appui, fort heureusement), lequel finira par proclamer qu’il n’est pas plus dangereux de consommer des volailles issues de l’agriculture industrielle qu’une volaille de production fermière. Bref, un discours typique de radicalisation des positions que l’on a pu constater dans la récente crise du nucléaire, poussant certains « experts » à nier en totalité l’existence d’un risque.

Société à risques et « santé mentale »

On ne s’étonnera pas que l’un des principaux représentants de cette approche fut le professeur M. Tubiana, l’un des co-présidents du colloque, l’un des rares aussi à parler encore de radiophobie. Dès lors, rien d’étonnant non plus à ce que la « ligne éditoriale » fixée pour ces trois journées postule d’emblée l’inadéquation entre risques perçus et dangers réels, ignore volontairement la nouveauté radicale de certains risques et parie de ce fait sur leur comparabilité, qu’ils soient d’origine naturelle ou technologique, individuels ou collectifs. On doit toutefois reconnaître au Pr Tubiana la constance de ses positions depuis plusieurs décennies. Rappelons pour mémoire qu’il était de ceux qui, en 1958, rédigèrent pour l’OMS le rapport désormais célèbre sur les « questions de santé mentale » posées par l’industrie nucléaire [4]. Sans entrer dans le détail, on notera simplement que les craintes manifestées par les populations et autrefois considérées comme des réactions affectives pathologiques, sont aujourd’hui moins péremptoirement jugées déraisonnables, ou encore qu’il était suggéré à l’époque de limiter les mesures de sécurité dans les centrales nucléaires afin de ne pas provoquer une anxiété injustifiée alors que c’est le « cercle vicieux » de la sévérité grandissante des normes et de l’accroissement concomitant des appréhensions du public qui est dénoncé quarante ans plus tard. On voit que si l’énoncé varie quelque peu, les problèmes sont posés dans les mêmes termes. Doit-on alors en conclure qu’en dépit de tous les efforts entrepris, les citoyens sont d’incorrigibles émotifs ? Ou bien faut-il voir dans la persistance de « l’inadéquation » déplorée entre réalité objective et représentations un signe des égarements inhérents à ce type d’analyse ?

Quelle « société civile » ?

Le risque est grand, enfin, de voir les nouvelles instances délibératives et participatives impliquant la « société civile » dont il a été fortement question dans la dernière partie du colloque, conduire à une instrumentalisation de cette dernière. Si l’obsolète barométrie de l’opinion publique a montré ses limites dans la régulation des dernières crises (vache folle, nucléaire), le passage de la consultation à la participation des citoyens ne constitue pas pour autant un allant de soi tant que l’on n’aura pas défini clairement les modalités de cette participation, les lieux dans lesquels elle pourrait se constituer, les conditions d’un dépassement de la séparation du pouvoir ou, plus explicitement, le rôle qui lui sera dévolu. Entre une véritable participation citoyenne aux décisions majeures et la production d’une « caution démocratique » la marge reste grande et la question, entière. L’existence d’un tel risque politique n’a malheureusement pas été évoquée au cours de cette rencontre.

Pour conclure

Invités à se rencontrer, spécialistes des sciences humaines et des sciences dures n’ont pu qu’exposer leurs points de vue et leurs analyses, dont certaines furent très intéressantes, sans que les divergences aient véritablement donné lieu à la tenue de débats contradictoires, sauf à considérer comme tel le simulacre de confrontation organisé entre un cancérologue et un psycho-sociologue. Quant à la salle, la parole ne lui a été proposée que très parcimonieusement, l’obsession de la maîtrise du temps ayant conduit les organisateurs à réduire au minimum les espaces réservés à la discussion, peut-être par souci de réduction des risques... Louable dans son intention, la volonté de rapprocher les disciplines montre la difficulté de construction d’un monde commun. L’entreprise est risquée, pour chacune des parties en présence : pour les unes, servir de caution à la mise en œuvre d’une approche réductionniste de la gestion des risques ; pour les autres, le risque de voir leurs certitudes et leurs présupposés mis en défaut. Il est dommage enfin que l’on n’ait entendu aucune des interventions de deux philosophes prévus, ainsi que celle du sociologue M. Callon qui aurait pu dire, puisqu’il était question des nouvelles manières d’envisager le débat public, à quel point nombre des intervenants n’envisageaient celui-ci que selon le « modèle de l’instruction publique » [5], dont il était précisément question d’envisager ici les limites.

G. Grandazzi & F. Lemarchand

Notes

[1Duclos Denis, « Puissance et faiblesse du concept de risque », L’année sociologique, « Etudes sur le risque et la rationalité », vol. 46/1996, n° 2, Paris, PUF, p. 309-337.

[2AGENCE POUR L’ENERGIE NUCLEAIRE DE L’OCDE, Tchernobyl, dix ans déjà. Impact radiologique et sanitaire, Paris, 1996, p. 41.

[3Directeur du programme Risques collectifs et situations de crise, du CNRS.

[4ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTE, « Questions de santé mentale que pose l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques », Rapport technique n° 151, Genève, 1958.

[5CALLON Michel, « Des différentes formes de démocratie technique », Annales des Mines, Responsabilité et environnement, n° 9, janvier 1998, p. 63-73.