Les électeurs ont eu raison

Nous affirmions, dès septembre 2001 au moins, que Jospin perdrait nettement les Présidentielles, que les Législatives seraient un gros échec pour la Gauche au pouvoir et qu’il fallait d’urgence se démarquer pour ne pas être entraînés dans la tourmente. Quels ricanements n’avons nous subi alors, de la part des tous les "majo" des Verts, contaminés par la morgue jospinienne et dévorés par un ego pitoyable. A ceux-là, aujourd’hui la poussière plein la bouche, nous disons simplement : quand on s’est leurré à ce point, on a la décence de se retirer et de laisser faire ceux qui sentent l’évolution d’une société, qui écoutent et qui sont sur le terrain. Les premières explications de la défaite sont venues de ceux qui l’avaient provoquée, pour être bien sûr que ceux qui l’avaient prévue ne parleraient pas avant eux. C’est pourquoi aujourd’hui l’explication la plus répandue à gauche est que les Français se sont trompés, que le bilan du gouvernement Jospin était bon et qu’il ne l’a pas assez fait savoir, que pour les battus c’est "injuste", etc. Côté Verts, qu’on ne s’en est pas si mal sortis, etc. Placer sa tête sous le sable pour en pas voir l’importance de l’échec nous conduira à le répéter. Au contraire, en lui faisant face, nous pourrons le contrer. Alors, disons-le fermement : les Français ont eu raison de sanctionner une telle politique, un virage droitier ("l’économie de marché n’est pas si mal", "il suffit d’en corriger les effets les plus néfastes", disait-on jusque dans les rangs verts). Les électeurs ont parfaitement compris qui allait être victime de cette politique à laquelle les Socialistes ont fait plus que se rallier, ils en sont devenus les chantres convaincus et le restent.

Une chance historique a passé

L’esprit borné de Lionel Jospin l’a conduit au pire. Enfermé dans sa culture gestionnaire, aveugle à la solidarité, indigent en environnement, méprisant dans le social, il n’a pas su saisir la chance de sortir du Mitterrandisme en ouvrant la porte à la nouveauté. Celle-ci s’incarnait essentiellement dans un mouvement social porteur et dans un partenariat avec les Écologistes, force montante et innovante dans la société. Moins bornés, ses amis Bertrand Delanoë à Paris ou Jean-Paul Huchon à la région Île-de-France, dès lors qu’ils étaient partenaires des Verts, ont su leur laisser la bride lâche, et réaliser, pour partie en tout cas, des points importants de leur programme. Et ils ne s’en plaignent pas. En brimant Dominique Voynet, en limitant ses initiatives et en l’obligeant progressivement à une mutation personnelle qui l’a transformée en "voix de son maître" de la social-démocratie, puis en confinant à leur tour Guy Hascoët et Yves Cochet, Jospin a réussi son double pari : n’engager en rien les Socialistes dans des réalisations écolos (ou exploitables par les écolos), et marginaliser les dirigeants Verts pour les affaiblir. Opération réussie, mais dont le résultat ne s’est pas fait attendre : il a perdu des voix sur sa gauche tout en liquidant des partenaires. Dans l’histoire, jamais stratégie aussi nullissime n’avait aussi vite porté ses fruits. Du bilan Jospin il n’y a qu’une chose à faire, mais vite : l’oublier.

Il y a plus d’écolos qui s’abstiennent que d’écolos qui votent

Les dirigeants du PS et ceux des Verts analysent de travers la situation, non qu’ils soient idiots, mais ils voient bien que dire ce qui est patent les remet en cause et contraint les deux mouvements à changer la stratégie et ceux qui la portent. En analysant avril et mai comme des épiphénomènes faciles à corriger dès l’élection suivante sans rien changer, et surtout pas les personnes, ils ne font que s’accrocher au radeau de la Méduse en perdition. Mais nous, nous ne voulons pas couler avec eux, laissons-les s’entre-dévorer sur leur radeau pourri et regagnons le rivage. Les perspectives qu’ils nous proposent sont tout aussi décalées du réel. Au PS, il est clair qu’il n’y aura pas de virage à gauche. Stratégiquement, pour exister valablement durant la mandature, l’allié naturel n’est pas sur leur gauche : c’est Bayrou. Il a envie d’en découdre avec l’UMP, il n’a aucun intérêt à fusionner avec lui sinon il disparaît, et la tentation d’un rapprochement progressif, dans les votes, autour d’un pôle centre/centre-gauche est déjà sur les rails. Fabius et Strauss-Kahn seront les artisans probables de cette union pro-économie de marché. Cambadélis affirme "assumer son social-réformisme". Nous voilà bien loin de la lutte contre le productivisme ou en faveur d’un développement soutenable. Face à cette tendance lourde, les tendances du PS plus à gauche ne pèseront rien. Il n’y a donc rien à attendre du PS : ou il stagnera ou il changera dans le mauvais sens. Mais cela ne produira que de nouvelles défaites, car, clairement, la base de leur électorat, en s’abstenant massivement, a donné un signal inverse : c’est un virage à gauche toute qu’elle attend. L’électorat l’attendra en vain. Du côté des Verts, même chose. Nos dirigeants se sont empressés de dire que rien n’avait changé dans nos relations avec le PS, alors que tout a changé, comme Jospin d’abord, les électeurs ensuite, l’ont manifesté depuis des mois. Dans leur interventions, ils font comme si la "majorité plurielle" existait toujours. L’histoire passe, camarades, et vous ne courez plus assez vite. Bien au contraire, notre électorat aussi nous a donné un signal, que la débâcle législative a concrétisé : nos électeurs veulent plus d’écologie dans le programme et dans la pratique des écologistes. Autrefois, nous capitalisions, à leurs côtés, une partie importante du vote des "déçus de la gauche" ; mais notre partenariat trop long et trop complaisant avec cette Gauche les a transformé en "déçus de la majorité plurielle", Verts compris. A force d’entendre les Verts clamer qu’"il fallait sauver la gauche" (c’est-à-dire le PS), les électeurs ont obéi : ils ont voté à gauche (c’est-à-dire PS) dès le premier tour des Législatives. Il ne nous reste que notre électorat indécrochable, mais qui se décroche cependant d’élection en élection. Il y a désormais plus d’écologistes qui s’abstiennent que d’écologistes qui votent. Ils ne revoteront plus sans un changement fort de notre part. Nous avons voulu rejoindre l’Amérique avant d’avoir construit le navire. Nous n’avons plus pied, laissons les moutons de Panurge continuer à se noyer avec Jospin, et nageons vers le rivage.

Laissons la gauche renouveler la gauche...

Dans les réunions vertes on n’entend plus que ça : il faut renouveler la Gauche, changer la Gauche, reconstruire la Gauche. Nous sommes d’accord... mais c’est un boulot pour la Gauche. Nous, nous avons beaucoup de travail aussi, nous devons reconstruire l’écologie, renouveler l’écologie, réaffirmer l’écologie. Chacun son job. Ce n’est pas le boulot des Verts (même ceux de gauche) de participer au renouveau du PS, surtout qu’il n’y en aura pas (voir ci-dessus), ni celui du PC. La meilleure façon d’œuvrer à une autre majorité plurielle s’il y en a une un jour, c’est de rebâtir une écologie forte... et écolo d’abord. Sur des bases écologistes et non des bases social-démocrates. Alors, avant de se noyer dans des "états généraux de la gauche", de reconstruire un fantasme avec des partenaires qui n’en sont plus ni ne veulent plus en être, occupons-nous de nos fesses, elles chauffent. A nous d’organiser, avec nos partenaires naturels qui ne sont pas tous des partis, des états généraux de l’alternative, de l’écologie et des mouvements sociétaux proches de notre éthique et de nos valeurs. Ces dernières ne sauraient se "diluer dans une potion sans saveur dont je doute de la vertu thérapeutique sur le corps malade de notre démocratie" (Christiane Taubira). Qui peut penser que c’est en se ralliant aux positions de la droite triomphante que le PS inversera son déclin ? Qui peut penser que c’est en se ralliant aux positions de la social-démocratie en chute libre que les Verts vont remobiliser leur électorat écologiste ? Qu’ils vont gagner des voix chez les abstentionnistes qui ont sanctionné une politique obsolète, ou chez les "déçus de la gauche" séduits par l’extrême gauche ? Ce qui va arriver aux Socialistes doit leur arriver sans notre complicité. Nous ne devons pas être soupçonnés d’approbation à cette nouvelle dérive, nous aurons assez à faire pour faire oublier la précédente complicité. Avec eux nous avons bu la tasse, pour la noyade, qu’ils avalent tout seuls !

Feu sur le Quartier Général !

Ceux d’entre nous, si nombreux qui sont sur le point de partir (c’est plus facile en période de débâcle) ou qui sont déjà partis, ne comprendraient pas que lors de notre congrès de profonds changements ne se fassent jour. Ce n’est pas uniquement une question de personne. On peu accuser tel ou tel porte-parole ou secrétaire général, mais ceux qui ont laissé dire et faire portent autant de responsabilité dans un mouvement démocratique. Il faut changer le fonctionnement, la méthode, traquer ce qui nous tue, ce qui nous fait ressembler aux autres partis. Nous ne devons plus accepter en nos rangs ceux qui sont ouvertement pro-nucléaires, pro-économie de marché, pro-libéralisme, qui aspirent à un rassemblement centriste (y compris avec Bayrou), ou les ralliés au PS. Comment nos dirigeants pourraient-ils combattre l’hégémonie du PS dans une coalition, alors qu’eux-mêmes en organisent une semblable dans leur propre mouvement ? Leur combat contre l’hégémonie se transforme en réalité en combat pour être parmi les hégémoniques. Ce type de dirigeant vert doit disparaître du paysage. Dans l’opposition à la ligne majoritaire, il faut sortir de notre torpeur, cesser de nous contenter de réagir, impuissants, aux mauvais coups des hégémoniques, des apparatchiks et des "suiveurs qui veulent être suivis" (selon le mot de Ionesco). Nous devons passer à l’offensive. Proposer un fonctionnement qui asseoit le pouvoir de la base, mais qui éduque aussi nos militants, dont la nouvelle génération (je ne parle pas d’âge) est souvent politiquement très peu formée. Nous devons, si nous ne renversons pas la vapeur, ne pas hésiter devant l’organisation par nous-mêmes des débats que le sommet confisque. Nous devons aussi nous unir, mais sur des bases solides et non derrière tel ou tel. C’est à cette tâche que nous devons d’urgence nous atteler, le temps est compté. Mais ce que nous pensons, nous le pensons depuis longtemps. Le temps de l’élaboration s’achève. Le temps de l’action commence. La défaite a parfois du bon, quand elle ne dure pas. Allez, on nage, j’aperçois des lumières...

Yves Frémion
B.P. 1
12230 St Jean du Bruel